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Fabriquons notre miel avec toutes
nos amertumes : mise au point sur L’intervention de Michel Kipoke à propos du
chef-lieu de la province du Sankuru.
(Par
Jean-Christophe L.
A. Kasende)
Préambule
Chères
Sankuroises et chers Sankurois,
« En tant que
descendants d’un ancêtre commun, nous devons savoir que ce qui nous unit est de
loin plus important que ce qui nous divise ». C’est pourquoi notre devise de
circonstance serait : « fabriquons notre miel avec toutes nos amertumes.
»
L’intervention de
Michel Kipoke dans le débat sur le choix du chef-lieu de la province du Sankuru,
quoique diversement appréciée (le consensus absolu en démocratie étant
inimaginable), devrait toutefois être considérée à quelques égards comme un
geste posé dans le souci d’apaisement et de concorde entre tous les « Ana wa
Mongo », de la lignée d’Enyamba la Wadi. Il nous arrive à nous tous, à un moment
donné de notre exercice de la parole de croire bien dire une chose et d’en faire
comprendre une autre. Dans le domaine de la communication interpersonnelle, à
l’écrit comme à l’oral, l’impossibilité de tout expliciter ou le souci de mieux
se faire comprendre peuvent parfois trahir le fond de notre pensée. Dans cette
mise au point, je parlerai d’abord de l’apport positif de l’intervention
controversé de notre frère Michel Kipoke, et ensuite des corrections que l’on
pourrait y apporter, afin de dissiper le déséquilibre créé par des affirmations
inopportunes et des omissions regrettables.
1.
l’apport positif et symbolique de l’intervention de Michel Kipoke
La beauté du
geste posé par Michel Kipoke consiste en ce qu’il est une belle et courageuse
plaidoirie préparée par un « Otetela wa ose Eswe » en faveur de ses frères et
sœurs Atetela « wa ase Ekonda ». En opérant ce choix, à la fois noble et
courageux, Michel Kipoke ne pouvait donc plaire à tout le monde. Il est aisé de
comprendre qu’une « plaidoirie courageuse » pour les Atetela « wa ase Ekonda »
ait été ressentie comme un réquisitoire contre les « Atetela wa ase Eswe ». Y
avait-il moyen de défendre l’un des deux camps sans en offusque l’autre? Rien
n’est moins sûr. L’approbation timide des uns et le tollé de protestations des
autres témoignent de la difficulté de l’exercice qui tient, il faut le dire, du
jeu des équilibristes rompus à la pratique des discours doubles à la
Patrice-Emery Lumumba. Et même alors, avec le génie d’un Lumumba, le succès et
les vivats ne sont pas toujours au rendez-vous… Les erreurs que certains
reprochent au message de notre frère Michel Kipoke appellent cette mise au point
fondée sur quelques faits fédérateurs de notre histoire. Il importe de
rétablir certaines omissions en rappelant quelques données historiques précises.
Celles-ci permettent de combler le déficit informationnel qui a suscité les
huées discrètes ou les indignations affichées d’une partie de l’opinion
sankuroise. Le rétablissement de l’équilibre social au Sankuru et la
reconstitution du capital de confiance en l’élite sankuroise politiquement
neutre sont tributaires d’une analyse historique mettant objectivement à nu la
responsabilité de chaque partie dans le conflit fratricide des années 60. C’est
en évoquant de façon juste et équilibrée la part de responsabilité de chaque
partie au conflit d’hier que l’on peut mettre fin, une bonne fois pour toutes,
aux passions et aux agitations contreproductives d’aujourd’hui à Lodja, pour
préparer l’avenir de notre province. C’est à cet exercice difficile, mais
exaltant, que j’ai décidé de me prêter, dans le seul but de tenter de rassembler
les Sankurois autour des idées positives. J’espère par cette initiative
contribuer au dénouement d’une crise d’un autre âge qui continue de talonner
impitoyablement notre communauté sankuroise.
2.
Présentation sommaire de la partie controversée du message de notre frère Michel
Kipoke.
Pour replacer les
lecteurs dans le contexte des parties controversées du message de Michel Kipoke,
il importe de revenir sur les points que l’auteur avait épinglés pour justifier
l’appréhension (la peur) de quelques-uns de nos frères originaires de Lodja de
voir ce dernier devenir le chef-lieu de la province du Sankuru. Selon Michel
Kipoke, le choix éventuel de Lodja comme chef-lieu de la province du Sankuru
est pour
nos frères et sœurs originaires de ce territoire
une question « de vivre à nouveau en Atetela de seconde zone sur leurs terres
» (1).
Pour justifier
cette appréhension Michel Kipoke s’appuie sur le fait qu’avant
la guerre fratricide, les deux groupes d’Atetela vivaient en vase clos et que «
cette situation de séparation n'avait pas été créée par les deux politiciens
Albert Welo et André Drabis Diomasumbu [dont le] contentieux électoral n'a fait
que mettre à jour une séparation qui était dans les faits et dans les têtes » (2).
Comme «
conséquence logique,
poursuit Michel Kipoke, il y a eu très peu de couples mixtes Ekonda Eswe, [au
point que, ajoute-t-il,] les Atetela revenus du Katanga, du Burundi, du Rwanda,
de Bukavu ou de Kisangani avaient amenés avec eux plus des femmes originaires de
ces endroits que ceux qui avaient quitté Lodja (sic) » (3).
Aussi, poursuit
l’auteur, « lors des affrontements Ekonda-Eswe, il y avait eu plus de morts chez
ase Ekonda parce qu'ils étaient obligés de venir de l'extérieur de Lodja pour
attaquer des quartiers du centre de Lodja exclusivement habités par Ase Eswe » (4).
Ce récit
expéditif des faits de notre passé aux causalités très complexes et subtiles, au
lieu d’apaiser les passions qui déchirent les deux communautés sœurs, n’a fait
que les attiser. Certains estiment que ces affirmations, en style télégraphique,
détachées de leur contexte et privées de tout commentaire explicatif ou
justificatif, rendent l’intervention de Michel Kipoke quelque peu bancale,
malencontreuse et donc dangereuse. En effet, pour résoudre un conflit si
profondément enraciné entre nos deux communautés sœurs qui s’accusent
mutuellement, tout médiateur doit établir les responsabilités de chaque partie
d’une manière équilibrée, pour éviter de paraître partial et susciter sa propre
récusation. Ainsi par exemple, en affirmant (voir citation 4 ci-dessus) que
« lors des
affrontements Ekonda-Eswe, il y avait eu plus de morts chez ase Ekonda parce
qu'ils étaient obligés de venir de l'extérieur de Lodja pour attaquer des
quartiers du centre de Lodja exclusivement habités par Ase Eswe », Michel Kipoke
reconnaît tout au moins implicitement une chose, mais se refuse à être équitable
dans son verdict : selon son propre récit des faits, il y avait donc dans ce
conflit un groupe qui attaquait et celui qui se défendait.
Aussi, certains lecteurs, indignés et choqués, se posent-il la question
suivante : en vertu de quel principe, du droit naturel ou du droit positif,
l’initiative d’attaquer quelqu’un pour le supprimer physiquement est-elle
plus excusable de celle de se défendre pour tout simplement refuser de se
faire tuer ?
3. Des
corrections à apporter au message de Michel Kipoke et des précautions à prendre.
3. 1. Des
corrections à apporter
Ce constat très
sommaire que fait Michel Kipoke se présente comme le dénouement d’un récit sans
causalité. Il s’offre à l’esprit du lecteur naïf comme une évidence absolue qui
dispense l’auteur de toute explication supplémentaire. Et pourtant, pour le
besoin d’une discussion constructive et pour l’intérêt du Sankuru, il importe de
s’interroger sur la cause de la « situation de séparation » que, du reste,
personne n’oserait imputer aux « deux politiciens Papa Albert Welo et Papa André
Dabris Diomasumbu ». La cause de la « situation de séparation » des deux
communautés sœurs dans le passé est exogène. En effet, historiens et sociologues
spécialistes de la société congolaise de l’époque coloniale dénoncent
aujourd’hui ce que l’on appelle « l’ethnographie du système colonial ». Ce
dernier s’est employé en effet à accentuer de petites différences entre des
communautés pour encourager la constitution des groupes identitaires rivaux.
Pour pouvoir contrôler les autochtones toujours majoritaires, et potentiellement
revendicateurs dans les lieux d’implantation des centres administratifs, le
système colonial s’appuyait sur des groupes minoritaires locaux ou venus
d’ailleurs. C’est ainsi que durant la colonisation, en milieux urbains ou
extracoutumiers, se sont constitués des couples rivaux qui allaient s’affronter
au début de l’indépendance : la minorité tutsi et la majorité hutus au Rwanda et
au Burundi; les Kasaïens, minoritaire, et les autochtones katangais,
majoritaires à Élisabethville (Katanga); les Luba, minoritaires, et les Lulwa,
majoritaires, à Luluabourg; les Bangala, minoritaires, et les Bakongo
majoritaires, à Léopoldville; etc. Ce sont des organisations sur la base de ces
groupes identitaires qui deviendront à l’approche de l’indépendance une modalité
de conquête du pouvoir politique. À Lodja, les deux communautés sœurs d’Atetela,
comme partout ailleurs à l’échelle de la colonie, étaient divisées (maintenues «
en vase clos ») par le système de l’époque. La responsabilité de cet état de
chose déplorable n’est donc pas imputable aux « Atetela wa Ase Eswe », victimes
eux-mêmes de l’instrumentalisation du système colonial, comme les autres groupes
énumérés plus haut. Les autres peuples de notre pays, victimes comme nous hier
de la stratégie coloniale de la division, se rassemblent aujourd’hui pour être
plus forts dans ce monde global. Les populations du Sankuru seraient-elles par
atavisme incapables de faire comme les autres? Je ne crois pas à la fatalité :
les masses populaires en tant qu’entités porteuses des besoins identitaires
attendent toujours les mots d’ordre de leurs leaders. C’est pourquoi il faut en
appeler à la conscience professionnelle des leaders politiques sankurois
(j’exprimerai clairement mon opinion sur ce point à la fin de ce document). Je
termine ce paragraphe en insistant sur le fait qu’il est suicidaire de notre
part de continuer de nous diviser pendant que tout autour de nous les autres se
rassemblent pour relever les défis de la mondialisation. Voilà pour la première
correction importante à apporter au message de Michel Kipoke.
La deuxième
correction, aussi importante que la première, concerne la «
conséquence logique »
que Michel Kipoke tire de la « situation de séparation ». Il trouve qu’ « il y a
eu très peu de couples mixtes Ekonda Eswe » au point « que les Atetela revenus
du Katanga, du Burundi, du Rwanda, de Bukavu ou de Kisangani avaient amenés avec
eux plus des femmes originaires de ces endroits que ceux qui avaient quitté
Lodja (sic) ». De fait, la stratégie de séparation mise au point par le système
colonial, comme nous l’expliquons plus haut, n’était pas de nature à favoriser
des mariages mixtes entre les membres des deux communautés sœurs. Mais en dépit
de cela, heureusement, et grâce à la force indomptable de nos coutumes (« Ona
pami lokono la mange keende, lene awokashawo katondoka edjo, lene atondoka edjo
katondoka ngelo, lene atondoka ngelo katondotshuka waadi »), les nouveaux
venus, pour consolider leurs relations avec les habitants de leur nouveau milieu
de vie, ont scellé leurs amitiés par des liens de mariage. Il y a eu beaucoup de
mariages mixtes, contrairement à ce qu’affirme Michel Kipoke. Un petite enquête
préalable, aurait permis à notre frère Michel Kipoke de se rendre compte que la
pratique des mariages mixtes est une des valeurs traditionnelles chez les
Atetela. Le terme « okilo » qui exprime le lien matrimonial par la fusion
des sangs entre deux familles signifie en français « interdit ». La sagesse
traditionnelle chez les Atetela recommande la fusion des sangs par le mariage
quand des communautés se rencontrent, pour dissiper toute perspective de
conflits violents : c’est que, la fusion des sang est un pacte de sang qui évite
de verser le sang. C’est ainsi, mon cher Michel Kipoke, que beaucoup de chefs «
asambala » cédaient leurs filles en mariage, et eux-mêmes en échange, en
épousaient parmi les autochtones. Tout au long de notre histoire de l’époque
coloniale, et même après, il y a eu beaucoup des couples mixtes « célébrissimes
». On en compte plusieurs parmi les premiers politiciens, les premiers cadres
universitaires, les enseignants, considérés comme de hauts cadres de ce temps-là
… C’est autant dire que l’attirance du sang de nos ascendants communs qui coule
dans nos veines et la flamme inextinguible du sentiment de fraternité partagé
entre tous avaient eu raison de l’idéologie coloniale séparatiste. On peut citer
au hasard, si vous voulez, sans prétention d’exhaustivité, seulement quelques
couples mixtes plus connus :
1.
Jacques Yula (Okela de Lomela) mari de trois femmes originaire d’Eswe.
2.
La mère d’Emery Pena Senga, épouse de Owandji Senga (Okela Lomela).
3.
Les deux femmes d’Emmanuel Oleko (d’Ahamba Katako) étaient d’Eswe
4.
Papa Albert Welo (Eswe), sa femme (d’Ahamba Katako)
5.
Papa
André
Drabis Diomasumbu (Ekonda Lodja), femme (d’Eswe)
6.
La femme de Docteur Panya (Ekonda Lodja), femme (d’Eswe)
7.
Le couple Médard Olongo (Ekonda Lodja), femme (d’Eswe)
8.
Le couple Medard Otshudi (Ekonda Lodja), femme (d’Eswe)
9.
Le couple Alomba
Victor (Ekonda Lodja), femme (d’Eswe)
10.
Le couple Alphonse Emongo (d’Asambala Katako), femme (d’Eswe)
11.
Ex-frère Prospère Dikolo Ekele (Ekonda Lodja), femme (d’Eswe)
12.
Le couple Gérard Katako (d’Eswe), femme (Okela Lomela)
13.
Le couple Justin Okeya, ancien député (Okutshu, Kole), femme (d’Eswe)
14.
Le couple Modeste Wetshonga, ancien député (Ohindo Kole), femme (Eswe)
15.
Le couple Joseph Pambi, ancien AT (Ohindo, Kole), femme (Eswe)
16.
Pauvre Papa Étienne Kihuyu (Okela de Lomela) femme : Osambala de Lomela.
De ses propres parents à Tete Ngomba, la mère était Osambala d’une famille d’Elohe
(noble de la cour royale) et son père Okela de Lomela
17.
Papa Benoît Wetshindjadi (Ekonda), femme Maman Maria Dikasa (Eswe)
18.
Albert Djemba (Ekonda) femme (Eswe)
19.
Arrière parent de Charles Okoto (Ekonda) l’autre (Eswe) du village Manda
de Okidi wa Lomami
20.
Un Arrière parent de Lambert Mende (Ekonda) l’autre (Eswe) de Lubefu
Et j’en passe.
La troisième
correction, aussi importante que les deux premières est relative à la
responsabilité des hommes politiques du Sankuru d’hier et d’aujourd’hui. À mon
avis, le souci de l’apaisement, que nous partageons tous, ne doit cependant pas
nous pousser à exonérer totalement nos politiciens de la première génération de
leur responsabilité. En effet, si papa Albert Welo et papa André D. Diomasumbu
ne peuvent pas être tenus pour responsables de « la situation de séparation »
ayant relevé, on le sait déjà, d’une cause très lointaine et historiquement
imputable au système coloniale, chacun de ces deux leaders politiques s’y est
appuyé pour fonder sa légitimité électorale. En nous efforçant de comprendre
qu’en 1960 ni l’un ni l’autre n’avaient l’expérience suffisante pour éviter la «
guerre fratricide » (ils avaient un peu moins de 30 ans chacun), nous pouvons,
au mieux, atténuer notre condamnation, sans les disculper dans l’absolu, et
encore moins les présenter complaisamment comme des modèles à suivre. En effet,
qu’il soit commis par inexpérience ou par ignorance, un mauvais acte ne se
transforme jamais en vertu. Il faut le condamner en le situant dans son
contexte, c’est-à-dire en tenant compte de toutes les circonstances atténuantes
ou aggravantes qui l’ont entouré, afin de dissuader les autres membres de la
communauté de répéter la même erreur.
Ce serait ouvrir
une porte au déni d’une des pages les plus sombres de notre passé et
compromettre la construction de l’avenir du Sankuru. Ce serait promettre des
hourras à certains acteurs politiques sankurois d’aujourd’hui qui, déjà,
commencent à se préparer en coulisses pour rééditer la scène macabre des années
60. Cette dernière affirmation sert de transition au point suivant intitulé «
des précautions immédiates et utiles à prendre »
3. 2.
Réflexions sur des précautions immédiates et utiles à prendre
L’origine de « la
situation de séparation » des deux communautés ayant été exogène, c’est-à-dire
imputable au système colonial, il n’est donc pas question de penser aujourd’hui
qu’en dehors de cette cause et dans un contexte totalement différent, la
situation de l’époque coloniale se reproduise à Lodja. Soutenir aujourd’hui, au
cours du débat sur le choix du chef-lieu de la province du Sankuru, que les
Atetela originaires de Lodja envisagent avec crainte
« de vivre à nouveau en Atetela de seconde zone
sur leurs terres », c’est jeter un pavé dans la mare. L’expression «
leurs terres » que je souligne est impropre, anachronique et dangereuse.
Impropre d’abord, parce que même dans le contexte de la colonisation, selon
toutes les sources de référence dignes de foi, « les colons
n’avaient jamais dépossédé ni exproprié les autochtones de leurs terres pour y
installer les nouveaux venus ou construire leurs centres de services
administratifs. C’est pourquoi, tous ces centres étaient appelés « extracoutumiers ».
Évidemment, en subissant la loi de l’environnement, les habitants originaires de
Lodja, de Kole, de Lomela, de Katako, de Lubefu ou de partout ailleurs dans
notre pays, peuvent exprimer des prétentions de propriété sur des terres
qu’ils occupent, bien que suivant la logique coloniale, ces terres appartiennent
à l’État. Les Bayaka se prévalent de quelques droits sur la ville de Kinshasa,
sans exiger d’être les seuls gestionnaires de la capitale du pays ni chercher à
occuper toutes les fonctions de représentations politiques, comme le réclament
aujourd’hui certains leaders politiques originaires de Lodja. Anachronique
ensuite, l’expression «
leurs terres » l’est aussi,
dans le contexte actuel de la mondialisation et
de la construction de grands ensembles régionaux, nationaux et internationaux.
Dangereuse enfin, parce que l’expression «
leurs terres
» incite également à la division, au rejet de l’autre qui, en
l’occurrence, n’est autre que mon frère ou ma sœur né(e) par hasard à Katako ou
à Lubefu, à quelques kilomètres de Lodja. La proscription de ce genre de langage
fait partie des précautions immédiates et utiles à prendre dans nos
interventions. C’est une sorte de « dopage » qui risque d’éveiller,
aujourd’hui en 2006 comme hier en 1963, des opportunismes séparatistes de
certains politiciens sankurois. Tenez, mon cher Michel : Michaël
Jean, une jeune femme de race noire, née en Haïti, immigrante au Canada, puis
devenue Canadienne par naturalisation, est aujourd’hui « Gouverneure générale »
du Canada. Or, plus de 90% des Atetela qui avaient quitté Lodja à cause de la
guerre pour aller à Djalo sont nés à Lodja. Ils sont presque tous rentrés à
Lodja depuis longtemps. N’ont-ils pas normalement plus de droit de prétendre à
un mandat politique à Lodja que l’actuelle « Gouverneure générale » canadienne
au Canada? Comment expliquer que des exemples pareils, qui sont légion dans le
monde aujourd’hui, voire à l’échelle nationale de notre pays, ne nous
interpellent pas?
La conception de
l’État moderne privilégie la légitimité fondée sur le mérite tel que celui-ci
est défini en droit positif. En ce sens, s’il est appelé à devenir le chef-lieu
de la province, tout centre du Sankuru à vocation urbaine appartient à tous les
Sankurois, et même à tous les Congolais. Les habitants du lieu choisiront leurs
représentants en fonction du seul critère objectif de leurs mérites. Les
discours d’incitation à la discrimination que nous lisons dans les journaux et à
travers nos sites et forums d’échanges et de discussions sont l’œuvre des
politiciens véreux et carriéristes de tous bords, prêts à faire verser le sang
pour leurs propres intérêts. Ils semblent oublier que 2006 n’est plus 1963, et
qu’ils n’ont plus l’excuse ni de l’inexpérience ni de l’ignorance; qu’ils n’ont
plus l’âge qu’avaient Diomasumbu et Welo en 1960; et que la cause extérieure de
la situation de séparation et de division n’existant plus, ils sont donc
totalement responsables de leurs actes par lesquels ils seront jugés et
sanctionnés.
Notre rôle en
tant qu’animateurs socio-culturels est d’éveiller la conscience collective de
nos frères du Sankuru, particulièrement ceux du territoire de Lodja, pour qu’ils
sachent que seule le choix démocratique des représentants fondé sur les
principes méritocratiques peut contribuer au développement durable de notre
Sankuru; ce n’est pas parce qu’un politicien se proclame natif de Lodja qu’il a
la vocation de bâtisseur et d’artisan du bonheur des Lodjaciens. En admettant
qu’une personne née par hasard à Katako-Kombe et établie à Lodja tout aussi par
hasard soit une étrangère (ongendangenda) à Lodja, un proverbe otetela
dit : « Ongendangenda mbitshaka kanga ngelo ». Jugeons ceux qui viennent
habiter chez nous à Lodja par ce qu’ils font ou pourraient faire pour le
développement et la mise en valeur de « notre terre » en faveur de nos
populations et non par leurs origines.
Pour conclure
À la lumière de tout ce qui précède, lorsque Michel Kipoke
conclut son message en disant : « ainsi, si nous voulons reconstruire le Sankuru
de nos rêves, nous devons prendre conscience que certaines de nos attitudes ont
pu blesser, et parfois continuent à blesser nos frères originaires de Lodja, de
Lomela, de Kole ou de Katako-Kombe » (5), je lui réponds moi en ces termes : «
ce conseil est intéressant, cher frère Michel, mais il ne s’applique pas à notre
génération. Vous et moi ne sommes nullement responsables de ce qui s’est passé
en 1963, encore moins avant cette date. Car ce passé auquel vous et moi
n’appartenons pas ne doit pas nous être imputable; il ne concerne notre «
expérience actuelle » soumise à l’épreuve du temps présent, que comme une leçon
à retenir pour la construction de notre avenir commun. « Autre temps, autres
mœurs ». Car en fait, que reprocherait-on aujourd’hui à notre génération? Quelle
est sa part de responsabilité dans les événements des années 60? Quand Lambert
Mende et Adolphe Onosumba rivalisent politiquement, même leurs partisans à Lodja
n’invoquent pas ces blessures morales ou physiques des années 60 comme arguments
de campagne. En outre, en parlant de ce concept « Ekonda-Eswe », nous devrions
éviter de le généraliser et de vouloir y inclure d’autres territoires comme
Katako-Kombe ou Lomela. À Katako-Kombe particulièrement, le concept « Osambala »
a pris une telle extension, grâce aux mariages mixtes notamment qu’il est
presque dilué au point que l’on ne sait plus aujourd’hui qui est « Osambala » et
qui n’est l’est pas. Un aussi bel exemple de cohabitation harmonieuse entre les
deux communautés sœurs devrait être signalé avec bonheur à tous les Sankurois au
lieu de nous complaire dans la description des erreurs d’un passé vécu par une
génération qui n’est pas la nôtre. À vouloir insister sur le mal, on le suggère
indirectement comme un modèle à imiter. C’est ainsi que la psychopédagogie
encourage les formateurs et autres éveilleurs de consciences sociales à dire :
« Faites ceci. », au lieu de dire : « Ne faites pas ceci. ». Le
premier ordre montre le bien qu’il faut faire, les second montre le
mal qu’il ne faut pas faire.
Ainsi mon cher
Michel Kipoke, l’exhumation crue des comportements répréhensibles et
discriminatoires, appartenant à une époque déjà ancienne et relevant des
causes imputables à l’administration coloniale comme je viens de le démontrer,
risque au contraire de conférer une certaine légitimité aux récents agissements
tout aussi condamnables de quelques habitants séparatistes originaires de Lodja.
C’est encourager au mal ceux qui se croient plus en droit de vivre à Lodja que
d’autres Atetela, et pèchent contre leurs frères et sœurs par ce qui ressemble à
la xénophobie, ou plutôt à la « fratriphobie » (le terme est de mon invention),
la plus abjecte et à l’exclusion injustifiée de nos jours. Le saut historique
rétrospectif que vous opérez cher Michel, pour justifier le comportement
séparatiste et « fratriphobe » de certains de nos frères originaires de Lodja
est un anachronisme dangereux. On ne peut pas condamner la jeune génération pour
« des crimes » qui auraient été commis par l’ancienne.
Enfin, cher
Michel, je termine cette mise au point par une question de pure rhétorique : la
guerre fratricide des années 60 a coïncidé avec la période électorale;
aujourd’hui, les esprits s’échauffent à Lodja depuis l’annonce des élections.
Les mêmes causes produisant ainsi les mêmes effets, pouvez-vous vraiment
continuer de soutenir que le conflit Ekonda-Eswe n’est pas une affaire des
politiciens? Selon moi, il est uniquement affaire de politiciens. Ce sont les
politiciens qui (ré) actualisent à chaque fois, pour leurs seuls intérêts
égoïstes, un vieux conflit profondément enraciné dans les cœurs et les têtes de
pauvres et paisibles habitants de chez nous à Lodja.
Bonne chance à
nous.
Professeur
Jean-Christophe L. A. Kasende
French Department. Dalhousie University
Nova Scotia, Canada.
Jclakasende@yahoo.com
(902) 431-2429 (home)
(902) 494-2425 (office)
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