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INITIATION A LA VIE SOCIALE ET EDUCATION SEXUELLE 
A TRAVERS ASAANGA, SHAKA ET TOHANU

Par

Emile ETUMANGELE ASEKE
Shandong University, Jinan (P.R. China)

Les problèmes rencontrés par la jeunesse d'aujourd'hui ne cessent de passionner l'opinion publique et la communauté scientifique. Ses interrogations, sujets de nombreuses conversations, donnent également lieu à des productions écrites. Parmi les questions qui la préoccupent, celles liées au comportement sexuel et à l'insertion sociale sont sans nul doute les plus sensibles.

Au Congo Démocratique, la société traditionnelle du Sankuru a su offrir depuis des générations une réponse aux interrogations existentielles des adolescents. Elle est parvenue à établir une harmonie sociale en donnant aux jeunes une véritable éducation sexuelle ainsi qu'une initiation à la vie sociale. La première s'appui sur une pratique responsable de la sexualité, tandis que la seconde prépare les adolescents à leurs responsabilités futures d'adultes. Les deux aspects de l’œuvre éducative, s'ils semblent en apparence différents dans leurs enjeux, se révèlent à l'expérience éminemment complémentaires, le premier contribuant sans contexte au succès du second.

Le District du Sankuru, terroir du peuple Otetela est relativement vaste, et son patrimoine culturel riche et diversifie. Les pratiques décrites ci-dessous ont pu être observées à Lukfungu, l'un des neuf secteurs que compte le territoire administratif de Lodja. Lukfungu est, à l'origine, le nom de l'un des enfants de Ndjovu, fils ainé de l'ancêtre Tetela, Okutshu Membele. Les Lukfungu(1) sont actuellement installés de part et d’autre de la principale route du district reliant le centre de Lodja et la rivière Sankuru. Ngembe, son siège administratif se situé à 85 km de Lodja à l'est et à 65 km de Bena-Didele à l'ouest.

Pour assurer l'harmonie au sein de la société traditionnelle Lukfungu, une attention particulière était portée sur l'éducation de la jeunesse sous toutes ses formes. Aussi y réalisait-on doucement et graduellement une éducation sexuelle. Celle-ci visait la canalisation avantageuse de l'expression des forces physiques, physiologiques des jeunes et leur offrait des meilleures conditions d'intégration sociale.

Cette mission éducative qui était entre les mains des personnes âgées, se déployait entre autre, en trois pratiques principales: Asaanga, Shaka et Tohanu.


1. Asaanga: une initiation à la responsabilité sociale

Sous l'égide de quelques aînées, les adolescentes organisaient des regroupements en brousse. Ces rassemblements portaient le nom d'Asaanga(2).  Le terme pourrait se prêter à bien des interprétations, mais son sens profond réside dans son caractère temporaire. A ces rencontres, les jeunes filles apprenaient le rôle social de la femme: le ménage, l'interdépendance du tissu social, le respect des personnes âgées et du mari, l'hospitalité envers des étrangers, la culture du champ, l'entretien du foyer, les soins corporels de la femme...
   
De temps en temps, les jeunes garçons étaient invités, au su ou à l’insu des jeunes filles. Dans un cas comme dans l'autre, les initiatrices, c'est à dire les plus âgées d'entre elles étaient au courant. Les jeunes participants devaient y remplir les fonctions sociales de l'homme: l'accomplissement de travaux physiques redoutés, particulièrement la construction des taudis, préfiguration des huttes habitées au village.

Généralement, les initiatrices étaient recrutées parmi les mémères frôlant la trentaine. Fiancées ou mariées, elles se trouvaient en congé de maternité ou de circonstance (comme le deuil.) Rares parmi elles, étaient les jeunes mariées du village ayant le statut social réel de marâtre ou de belle-sœur par rapport aux initiées. Les candidates initiatrices ne faisaient naturellement jamais défaut au village, grâce à la pratique de congé de maternité dont bénéficiaient les jeunes mariées à chacune de quatre à cinq premières parturitions(3).

Les conges dits de maternité ou de reconstitution présentaient une autre importance capitale: l'espacement des naissances pour les jeunes couples. Au fond, il s'agissait de la pratique du planning familial naturel (PFN). En contraignant de la sorte les jeunes parturientes au conge prolonge, la société traditionnelle pratiquait, ni plus ni moins, la continence périodique.

Le "somptueux cadre" de Asaanga était organisé exclusivement la journée avec l'accord, souvent implicite, des parents. Ceux-ci sachant que la micro-société organisée était en train d'accomplir harmonieusement son rôle, ne pouvaient s'y opposer. Ils tenaient néanmoins à s'informer discrètement par des réseaux attitrés du sérieux qui devait régner durant le séjour des retrouvailles. A la fin, les filles ramenaient de la nourriture à la famille et, celle-ci pouvait s'en servir paisiblement le soir.

Asaanga pouvait durer de un à trois jours par session, pourvu que les "services des renseignements" des parents au village n'y relèvent ni un quelconque dérapage, ni une intention de dérapage par rapport aux objectifs initiaux. Pour les participants, chaque session était considérée comme une époque de vie.


2. Shaka: une initiation au choix du conjoint

"Shaka" était un jeu collectif dansant très animé. Il est encore bien vivant dans les mémoires des survivants Atetela disséminés à travers le monde. Selon certains témoignages(4), l'histoire de ce jeu se confond avec celle du peuple Otetela du Sankuru profond. On ne peut ne pas affirmer que des foyers importants persistent encore aujourd'hui dans la plupart des villages, même si le jeu n'attire plus autant d'acteurs qu'il y a quelques décennies. Mais de toutes les façons, on chante et on danse encore.

En effet, au cours du Shaka, la nature de la chanson et du rythme à jouer l'accompagnant contraignent les acteurs en une mise en place particulière. Ainsi la disposition adoptée pouvait être uni circulaire ou bicollective linéaire. Dans le premier cas, tous les participants s'arrangeaient en ligne de cercle. Dans le second, les deux groupes étaient en lignes droites, parallèles, distants de plus ou moins 20 mètres, tantôt face à face, tantôt dos à dos, filles et garçons séparés.

En pratique, le jeu consistait à l'exécution d'une chanson suivie d'une danse saccadée. Au cours de celle-ci, les acteurs devaient sortir à tour de rôle de la ligne, et se diriger vers un acteur de son choix. Celui-ci devait exécuter à son tour le même mouvement et ainsi de suite. Le choix devait en principe porter sur une personne de l'autre sexe. On pense également que le choix entre participants au cours du Shaka n'était pas fortuit. Il aurait été souvent dicta par les intentions réelles des uns vis-a -vis des autres(5).

Jeu nocturne, Shaka occupait la majeure partie des soirées des jeunes du village. A cause du retour naturellement tardif, les jeunes entaient convies à liquider au préalable toutes leurs obligations de la soirée vis-à-vis des parents. L'accord de ces derniers leur était tacitement donné, tant ils n'ignoraient le rôle social de pratique. Organisés par tranches d'ages, plusieurs groupes de Shaka pouvaient bien se produire simultanément, la même soirée, dans le même village. Aussi à coté de l'objectif apparent de distraction, les jeunes y étaient-ils tolérés pour des motifs également éducatifs(6).

Le rendez-vous du Shaka n'était pas toujours fixé d'avance, mais parfois improvisé. Tantôt spontanément sous l'impulsion d'un leader, tantôt après l'arrêt indésiré de la danse folklorique qui laissait les jeunes dans la soif de continuer la soirée en s'amusant.

Dans sa conception traditionnelle, Shaka était perçu comme une éducation à part entière, et ce pour deux raisons. Tout d'abord, les thèmes abordés dans les chansons (amour, travail, vie social...) permettaient au jeune de "jouer" d'avance, mieux d'être averti sur, son rôle d'adulte. Ensuite, le courage dont devait faire preuve chaque acteur (actrice) en choisissant "publiquement" l'ami (e) de l'autre sexe élevait l'adolescent (e) au stade de maturité sociale nécessaire à l'entrée dans sa vie d'adulte.

Néanmoins, si l'essence de Shaka était essentiellement éducative, les conditions environnementales et temporelles qui entouraient sa pratique pouvaient, sous certaines conditions, détourner le jeu de son but initial.
Car à la fin du jeu, la destination des acteurs et actrices n'était pas toujours celle que se représentaient les parents. D'autre part, la tentation était forte pour les nostalgiques jeunes mariés en congé dans leurs familles de se méconduire. Ceci pouvait toujours se produire à la grande satisfaction certainement des oripeaux vieux amis en permanence au village. C'est en fait à des fins semblables que les capricieux grands garçons brandissaient à travers chansons, conversations et jeux, des expressions au fond pas plus moral du type "oseka wa ngelo drap dia mbeto", "amoke wa diala", ...
Ce qui signifie "que la fille soit mariée au loin, la vieille amitié du village est une permanence à ne jamais oublier".

Ainsi pour préserver l'intérêt éducatif du jeu Shaka, les parents veillaient à ce que l'écart de temps entre la fin du jeu et l'arrivée à la maison soit au plus possible minimisé. Les plus vaillants d'entre eux étaient ceux qui, attendant à coté du feu vif sous le kole(7) ne pouvaient regagner la maison, qu'au vu effectif de leurs enfants.

3. Tohanu: une initiation à la grandeur féminine

Tohanu était une pratique exclusivement réservée aux filles. Elle constituait le socle
morphologique de l'éducation sexuelle à Lodja traditionnel, particulièrement à Lukfungu. En effet pendant la journée, les filles devaient se retirer par groupes en brousse pour procéder à la manipulation du clitoris à l'aide de petits morceaux de bois. La pratique était très discrète mais hautement réputée en ce qu'elle constituait le filtre obligatoire de la bonté intime pour les femmes traditionnelles.

Le rôle de facteur d'intégration sociale de l'opération était évident à tel point qu'une jeune fille, n'ayant pas réussi à développer son clitoris était considérée comme ridicule. Aussi était-elle menacée de sombrer dans la "non mariabilite" (on nous passera l'expression) et/ou dans le cycle infernal de divorces à cause de l'insatisfaction prouvée par le conjoint. Ce dernier préférant traditionnellement des structures anatomiques serrant et contractiles. En tant que telle, la pratique Tohanu était une obligation à la fois éducative et sociale à la quelle aucune fille ne pouvait se dérober.

Contrairement au jeu instantané du village dit "Asaanga", la manipulation du clitoris se passait uniquement la journée, aussi bien en brousse que dans des maisons inhabitées. Toutes les opportunités s'avéraient profitables : la marche collective vers la source, la pèche, le ramassage des chenilles ou de bois de chauffage, ..., y compris le séjour Asaanga. Les actrices de Tohanu, très vigilantes, pouvaient tout tolérer sauf de manquer à une seule séance de manipulation. L'accès à ces séances était strictement interdit aux garçons. Des très rares malins qui, derrière un gros arbre, épiaient les filles étaient passibles de sanctions sévères et exemplaires par l'autorité coutumière.

Pendant cette période d'initiation à la grandeur féminine, les initiées étaient conviées à une "obligation-conseil" très formelle. Elle peut être résumée en ces termes: << il n'est pas avantageux de réaliser un rapport sexuel avant que ne pousse sensiblement le clitoris, au risque d'inhiber à jamais son développement(8).>> D'une analyse sémantique simple, il y a lieu de déduire la portée éducative de cette "obligation-conseil", ainsi appelée puisque se fondant sur une valeur sociale approuvée et sur la conscience personnelle de l'individu au niveau de son application. Il s'agissait en fait d'une interdiction aussi douce qu'efficace des jeunes filles aux relations sexuelles avant le mariage. En effet durant toute l'adolescence, les séances de Tohanu se multipliaient, l'age de la fille avançait et les opportunités honorables de mariage s'approchaient à la grande satisfaction des parents et de toute la communauté.

Il convient de signaler que parallèlement à la pratique Tohanu, les initiées se rendaient ensemble à la source pour une autre pratique, celle du "suivi", complémentaire à la première. A cette occasion, les jeunes filles sous encadrement des aînées, devaient mesurer l'évolution dynamique(9) de l'organe copulation sous le clitoris, à savoir le vagin. Cela se faisait à l'aide des doigts de la main. Ce faisant, il était de coutume de classer les filles par catégories en termes de 1 doigt, 2 doigts, ..., jusqu'à l'age de «mariabilité»(10). Les résultats des séances du "suivi" devaient garantir la communauté que la fille est mariable et, surtout, capable d'accouchement sans risque.

Quelle conclusion y a-t-il lieu de tirer et quelle autre question peut-on se poser sur toutes ces pratiques ?
Cette lourde entreprise consistait non seulement à la génitalité, mais bien plus encore à la formation totale de la personne du jeune. Elle ciblait notamment son corps, son cœur et son esprit. Aussi s'évertuait-elle à accompagner constamment et à mener à bon port la maturation physique et physiologique d'une part; et à maîtriser les énergies provenant de la libido et des instincts d'agressivité d'autre part. Bref, c'était une véritable préparation des jeunes à la vie adulte plus responsable.

Il se fait malheureusement que les phénomènes actuels de migration, d'instruction formelle à l'école, de communication multimédia, d'urbanisation, de guerre, .., ont engendré un brassage culturel de haut niveau entre les peuples. Ces phénomènes n'épargnent aucune région habitée y compris Lukfungu au Sankuru. Par conséquent, l'initiation à la vie sociale avec tout ce que cela implique d'éducation sexuelle ne peut plus réussir aussi bien que dans le passé. Les seuls efforts de la famille et des
coutumes, par ailleurs en vertigineuse disparition, ne suffisent plus. Aussi les conséquences, déjà vécues, sont-elles atroces: grossesses non désirées, enfants bâtards, divorces, prostitution à l'échelle professionnelle, maladies sexuellement transmissibles, et, j'en passe.

L'école peut-elle devenir, dans le contexte actuel de la négation de soi, le milieu privilégié pour l'enseignement de ces matières ? Quel contenu d'enseignement proposer réellement, avec quel formateur et à quel type d'élève?

Références
(1) Les autochtones du secteur des Lukfungu.

(2) A Lukfungu, "Asaanga" ou "Asaangala" est un nom singulier-pluriel. Ndjonga, tshunda, olui w'anto lui sont proches au sens large.

(3) [Gabriel TSHITAKA E., 64 ans], Premier Conseiller du Chef du Village Koma-Okota (Owanga); [communication personnelle,] 1995.

(4) * [Ambroise ONAKOI, 54 ans], originaire de Dolo, Cadre à la Territoriale à odja; [communicationpersonnelle],1995. * [Victor NGILA, O.N., 47 ans,] originaire de Ofumbo
(Mpenge), Officier de Police Judiciaire/Affaires Economiques à Kinshasa; [communication personnelle], 1998.

(5) [Jean OLENGA O.O., 50 ans ](près), originaire de Pokanganga(Ndjele),fils d'un Chef coutumier, Comptable dans une entreprise à Mbuji-Mayi; [communication personnelle],
1994.

(6) [Edouard ETOLE, 54 ans](près), originaire de koma-Okota (Owanga), Notable du village; [communication personnelle], 1995.

(7) Une paillote servant de salon public, d'espace de causerie familiale et de salle de réception des visiteurs en dehors de la maison.

(8) [Suzane ELOKE M., 54 ans ](près), originaire de Koditshale(Tsheko), fille d'un ancien Juge au Tribunal du Secteur, femme d'affaires a Ngembe; [ communication
personnelle], 1995.

(9) La dynamique physique.

(10) [Therese SONGOTOTO, 52 ans ](pres), originaire de Kangaseke(Mpenge), fille d'un ancien Juge au Tribunal du Secteur, veuve a Mbaka; [communication personnelle,
1995.
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