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Les Interdits alimentaires dans la société traditionnelle du Sankuru en RDC
Etude d'un cas: la communauté des Lukfungu

Par

Emile Etumangele ASEKE, Shandong University, Jinan- China
Gilbert Dimandja ODIHO, Institut Supérieur des Arts et Métier, Kinshasa- Rdc
Avec la collaboration de Patrice Pamidjeko OKITO, Canada.

L'alimentation est un élément fondamental de sociétés humaines. Elle reflète notre conception des valeurs, nos croyances, nos craintes, nos espoirs. Nos coutumes alimentaires prennent, le plus souvent, la forme d'habitudes. Mais elles peuvent aussi prendre la forme de véritables interdits, tels que ceux édictés par les religions, que nous connaissons tous. Certains sont si présents qu'ils nous paraissent naturels.

En Occident, beaucoup d'historiens s'intéressent à leur alimentation depuis l'origine de l'Homme et en tirent de nombreux enseignements sur l'histoire de leurs civilisations. Les épicuriens de l’Antiquité considéraient « boire et manger » comme des plaisir naturels et nécessaires, tandis que fumer était pris pour un plaisir non naturel et non nécessaire. En Afrique, l’alimentation, tout en étant un élément culturel fondamental, est restée pendant longtemps la préoccupation des seuls organismes internationaux cherchant à comprendre l’état et les manifestations des carences alimentaires. À peine une vague de chercheurs africains en éprouvent-ils l’envie des études. Mais la plupart d’entre eux se limitent à la conception de projets d’intervention pour lesquels ils sont en quête de financements.

Loin d’une recherche des mécanismes fonctionnels de la culture alimentaire, le présent article tente de décrire quelques cas plus apparents d’interdits alimentaires (IA) constatés dans la société traditionnelle du Sankuru, précisément à Lukfungu, dans le territoire administratif de Lodja. Beaucoup de cas évoqués relèvent de la réalité pan-sankuroise, d’autres sont spécifiques à l’entité Lukfungu, à Lodja. « Lukfungu est, à l'origine, le nom de l'un des enfants de Ndjovu, fils aîné de l'ancêtre Tetela, Okutshu Membele. Les Lukfungu (1) sont actuellement installés de part et d’autre de la principale route du district reliant le centre de Lodja et la rivière Sankuru. Ngembe, son siège administratif se situé à 85 km de la ville de Lodja à l'est et à 65 km du centre commercial de Bena-Didele à l'ouest » (8).

Pour circonscrire la question dans son évolution sociale, nous avons essayé d’abord de préciser la terminologie. Ensuite, nous présenterons tour à tour la constance des interdits alimentaires aussi bien dans le temps que dans l’espace, leur description tabulaire au Sankuru, leur valeur éducative, les contrastes biologiques qui s’y dégagent ainsi qu’un jugement sous forme de perspectives au regard de l’évolution sociale internationale. Enfin, une brève conclusion sera faite.

  1. Essai de définition

Nous nous rappelons avoir lu dans le très célèbre manuel scolaire de Français titré ‘Initiation littéraire’, la jolie phrase suivante de Émilie : « Interdire c'est obliger les gens à ne pas faire quelque chose ».  Quelque chose d'interdit c'est quelque chose qui n'est pas autorisé, pas permis. C'est quelque chose que l’on n'a pas le droit de faire. Par exemple, il est interdit de tuer quelqu'un dans la religion. L’interdit implique la notion et le sens de groupe ou de collectivité. Dans le contexte alimentaire, il s’agit des aliments non autorisés à la consommation à des groupes sociaux précis.

Biologiquement, l’homme est omnivore. Il n'y a donc pas de nécessité d'interdit alimentaire (IA) pour l'homme. Par contre, un individu peut manifester une allergie personnelle vis-à-vis d’un aliment précis, ce qui constitue un cas isolé que l’on ne peut évoquer collectivement. Il ne faut pas confondre un dégoût individuel avec l'interdit qui est collectif. Les IA sont donc l’expression des cultures, sans raison biologique démontrée. Ils varient par ce fait avec les groupes sociaux ayant des convictions philosophiques, religieuses et coutumières différentes. En outre, « l'interdit alimentaire, là où il existe, ne relève pas non plus du réglementaire, des juridictions, du droit. Il est une manifestation collective à laquelle une personne adhère pour rendre concrète son appartenance à un groupe » (1).

A Lukfungu les IA sont, plus qu’une adhésion libre, un héritage social et moralement contraignant.

  1. IA : une réalité permanente dans le temps et dans l’espace

«Les IA n’ont ni histoire, ni géographie. Leur pratique est intimement liée à la nature humaine, sans distinction de races. On en trouve des variantes partout dans le monde, et ces interdits diffèrent d’un groupe social à l’autre, même si parfois ils se recoupent »(2). Rares sont les gens qui sont librement omnivores. Car même les Chinois que l’on croit « super omnivores » affirment dans des salons populaires « qu’on peut tout manger, sauf son enfant » (7).

Nous pouvons évoquer trois communautés religieuses monothéistes que nous connaissons dans leur pratique des IA puisqu’elles sont toutes proches de notre entendement. Il s’agit des Juifs que l’on connaît par la Bible, des musulmans et des chrétiens.

La kashrout est l'ensemble des règles qui régissent l'alimentation chez les Juifs. On ne doit pas consommer de la viande et un produit laitier au cours d'un même repas - «tu ne cuiras pas l'agneau dans le lait de sa mère». Chez les musulmans, par contre, les IA sont moins stricts que les interdits juifs. Ici, les IA concernent les boissons alcooliques et la viande de quelques animaux ; car, affirme-t-on, « l'on finit par ressembler à ce que l'on mange». Les chrétiens, si l'on excepte des groupes mineurs, ne connaissent pas d'interdits alimentaires religieux. Car admettent-ils selon la Bible, << rien dans la création de Dieu n'est impropre à la consommation. C'est ce qui sort de l'homme, ses desseins, qui sont impurs >>.

Le tableau suivant présente brièvement la situation des IA dans les trois communautés et en offre quelques éléments de comparaison.

Tableau 1. Les interdits alimentaires chez les Juifs, les musulmans et les chrétiens.

No

Communauté religieuse

Interdits alimentaires

Note supplémentaire

Principe de base et  cadre de références

1

Juifs

Le porc, le lapin, le cheval, les poissons ne comportant ni nageoires ni écailles (anguilles, raies…), les reptiles, les mollusques ; 24 espèces d’oiseaux, toutes les espèces de rongeurs, reptiles,batraciens,insectes et invertébrés.
Les fruits, dits orlah, d’un arbre pendant les trois premières années, etc.

Sont autorisées les viandes provenant des ongulés à sabots fendus. L'animal, abattu rituellement, doit être vidé de son sang.

- Séparer le pur de l'impur.
- La kashrout et la Bible

2

 

Musulmans Porc, carnassiers, chien, chat, équidés,animaux non égorgés, organes génitaux, glandes, vésicule, grenouille, fourmi, abeille, pie,  perdrix, corbeau, chauve-souris, serpent,rat, boissons alcooliques, etc. Sont aussi proscrits, le sang et la graisse pris à un animal vivant,le gibier pendant la période du hajj.

- Tout  consommer mais sans gaspillage.
-
Coran, écrits sur  Mahomet et  ouvrages des légistes.

3 Chrétiens

Viande le vendredi saint et pendant les quarante jours du carême.

Excès d’alcool,

Des petites exceptions entre les sous-groupes (Témoins de Jéhovah, Adventistes, …)

- Respect de la conscience erronée de l’autre.
- La  Bible.


Ce tableau montre que la pratique d’IA n’est pas l’apanage du seul peuple du Sankuru, quelle que soit son échelle horizontale ou verticale. Seulement, les IA dans les communautés religieuses diffèrent bien de ceux des groupes ethniques et claniques. Les premiers sont généralement inscrits dans des documents spéciaux « inspirés ». Ils sont contraignants et leur pratique reste géographiquement plus large que celle des seconds.

  1. IA  à Lukfungu, dans la société traditionnelle du Sankuru en RDC

Le tableau suivant présente quelques cas d’IA dans la société traditionnelle des Lukfungu, au Sankuru. 

Tableau 2. Les interdits alimentaires les plus connus à Lukfungu.

No

Appelation du produit interdit

Origine biologique

Groupe(s) concerné(s) par l’IA

Information y relative

Locale

Traduction française

01

Otaka

Grand fessier

Animale

Enfant siffleur(a), femme, adulte non-père

En manger, est une récompense à ceux qui ont senti la douleur d’enfanter.

02

Ongonga /oloko

Poumon-coeur

Animale

Enfant siffleur, femme, adulte non-père

En manger, est une récompense à ceux qui ont senti la douleur d’enfanter.

03

Diwata

Canard-cane

Animale

Jeune fille

Répugnance due au fait que ces bêtes mangent des excréments humains

04

Sombo ka ngelo

Porc ou cochon

Animale

Jeune fille

Répugnance due au fait que ces bêtes mangent des excréments humains

05

Nondo

Poisson électrique

Animale

Jeune homme

Eviter l’affaiblissement de la virilité.

06

Nsole ya (ou lohoho la) tshula

Peau du poisson électrique

Animale

Homme

Eviter l’affaiblissement de la virilité.

07

Ote wa mboloko

Tête de gazelle

Animale

Père

Réservée aux adolescents et aux adultes non-pères.

08

Enganda

Fouine d’Afrique

Animale

Femme

Odeur désagréable de la viande  qui influencerait celle de la consommatrice

09

Diowo ou dowo

Civette

Animale

Jeune fille

Odeur désagréable de la viande  qui influencerait celle de la consommatrice

10

Atole

Polypore

Végétale

Jeune homme

Rend faibles les garçons

11

Loshilo

Fougère de sol sec

Végétale

Jeune homme

Rend oublieux et ne favorise pas la croissance normale

12

Tshodi

Roitelet

Animale

Femme enceinte

Rend le bébé pleurard, petit et, plus tard bavard.

13

Ataka

Têtards

Animale

Homme

Affaiblit l’homme

14

Dikundju dia koko

Gésier de poulet

Animale

Enfant et femme.

Viande réservée aux responsables de familles

15

Tolo ka koko

Blanc de poulet

Animale

Enfant et femme.

Viande réservée aux responsables de familles

16

Tolo ka nyama k’olembe(Pambi, mende, sombo, …)

Poitrine de gibiers dont l’abattage est interdit en temps normal

Animale

Enfant et femme

Droit exclusif des membres du gouvernement traditionnel ou Conseil des Sages (Nkumi y’Ekonda)

17

Sembe

Raies

Animale

Femme, surtout femme enceinte

Rend les seins longs et moins attrayants

18

Lolema

Chauve-souris

Animale

Femme enceinte

L’enfant deviendrait trop attaché à sa mère

19

Wela wa loka

Queue du pangolin

Animale

Enfant et femme.

Réservée aux  responsables de familles

20

Okomba w’eko

Queue du porc-épic

Animale

Enfant et femme.

Réservée aux  responsables de familles

21

Oyongo

 

Végétale

Homme

Réduirait la virilité

22

Nyama ka ndjovu

Viande d’éléphant

Animale

Femme enceinte.

L’enfant deviendrait gourmand.

23

Otaka wa nyama k’olembe (Pambi, mende, sombo, )

Grand fessier de gibiers dont l’abattage est interdit en temps normal

Animale

Non notable ou non-membre du gouvernement des Sages.

Risque d’affaiblir le pouvoir et la force du village

24

Yengenga

Hirondelle

Animale

Enfant et femme enceinte

L’enfant deviendrait fugueur

25

Oteevudu

Tête de tortue

Animale

Femmes, y compris jeunes filles

Assèchement des yeux au moment des pleurs.

 

(a)   A Lukfungu, la capacité d’un enfant à siffler est un indice d’acquisition des connaissances

lui permettant, déjà, de distinguer le bien et le mal. On dit qu’il a atteint l’âge pré adulte et
doit cesser d’être pris pour petit enfant.

Ce tableau n’est pas exhaustif. Il se limite à quelques cas flagrants et pourrait être élargi. Le plus important reste le principe selon lequel chaque IA a été institué et s’est transmis efficacement, par tradition orale de génération en génération.

Ainsi à Lukfungu, dans le Sankuru, la culture admet que l’enfant, la femme et l’homme  non encore père n’aient pas accès à la table de repas de «otaka» et du « complexe poumons-coeur » de tout gibier. Sinon ce serait une transgression des normes. Surtout, lorsque le gibier dont provient la viande a été capturé par un chien de chasse, celui-ci risque de devenir moins fort et moins méticuleux aussi bien pour la course que pour la sensibilité à reconnaître la présence des gibiers dans la forêt.

La viande de canard, de civette et de porc est interdite à la jeune fille pour raison d’orgueil et de fierté féminins. En effet, considérée comme le symbole de la beauté traditionnelle, la jeune fille ne peut faire la route ensemble avec tout ce qui pue et qui patauge dans la boue. Civette et Fouine d’Afrique puent tandis que le canard et le porc, « plus omnivores que l’homme », prennent tout sur leur passage, y compris des excréments humains. Tout cela est inapproprié à l’être féminin à Lukfungu. Autrement, ce serait se jeter de l’opprobre à soi-même, voire réduire ses chances de mariage.

Le roitelet, la chauve-souris et la raie sont exclus de l’alimentation de la femme enceinte pour des raisons d’élégance et de protection du futur bébé. On admet ici que  l’enfant ressemble facilement à ce que sa mère a mangé pendant la grossesse. Le roitelet, très mince et criant sans cesse, peut rendre l’enfant trop bavard. La chauve-souris a un pouvoir adhésif peu commun et risque de rendre l’enfant trop attaché à sa mère. Les raies ayant des longs qui  ressemblent à des mamelles, sont susceptibles de rendre les seins de la future jeune fille anormalement longs et peu charmants.

Par ailleurs, il est interdit à la femme et à l’enfant de manger le gésier, le blanc de poulet et de canard ;  pour l’enfant, la poitrine de tout gibier réglementé ainsi que la robuste queue du pangolin sont interdits. Ces viandes représentent le pouvoir et la responsabilité sociale à tous les niveaux. Il n’appartient donc pas aux « non-responsables » de les consommer. Outre des interdictions en commun avec la femme, le jeune homme ne peut pas manger de plat fait de peau du poisson électrique, de polypores et de fougères de terres sèches. La tradition est que, le jeune homme devant être physiquement fort, tout aliment naturellement doux et mous ne lui convient pas. C’est pour la même raison qu’il lui est interdit en tant qu’homme, “Oyongo”, une soupe gélatineuse à base d’écorces d’arbres, exclusivement réservée aux femmes enceintes. Les têtards sont aussi interdits au jeune homme. Ces deux aliment, « Oyongo » et têtards réduiraient la force physique du jeune garçon ainsi que sa virilité à la maturité.

La tête de gazelle apparaît comme l’IA exclusif fait à l’homme devenu père. On considère ici que cette viande comportant beaucoup d’os, ne répond plus au rang de tout membre de la société dont la délicatesse du travail a donné des preuves, à savoir, la fabrication d’un être humain semblable à lui-même.

Aux deuils, les femmes pleurent publiquement le défunt. À ce moment, il se crée une sorte de compétition pour la meilleure pleureuse. Aussi interdit-on aux femmes et jeunes filles de manger de la tête de tortue qui inhiberait l’activité des glandes lacrymales et assècherait les yeux.

Il existe des IA de protection. Il s’agit de la protection contre un mal quelconque dont la production serait liée au fait de manger tel ou tel aliment. Ainsi chez les originaires de Mbaka-Owanga (l’un des cinq groupements administratifs que compte le secteur des Lukfungu), par exemple, l’interdiction de manger de la fougère des terres sèches (loshilo) serait aussi liée à la protection contre la foudre et serait une prévention de noyade accidentelle sur la rivière Takedi (faussement connue sous le nom de Takiri, œuvre coloniale). Cette catégorie d’IA pourrait concerner des groupes d’origines différentes, pourvu qu’ils aient en commun un même interdicteur. Ce dernier pourrait être un devin, un féticheur, un roi ou tout autre détenteur de pouvoir occulte agréé et admis comme tel par la société.

En tout état de cause, chaque IA est justifié par un certain intérêt, un certain argument de protection, une appartenance à un groupe social précis. Ce sont donc des éléments d’identification et de localisation des membres de la société traditionnelle. Dans des groupes sociaux proches, il est possible de trouver des pratiques d’IA différentes. Ainsi tel village peut s’interdire tel aliment pour une raison précise et sectorielle, alors que le même aliment est est consommé par le village voisin.

La pratique des IA étant un symbole d’appartenance à un groupe social, il est fréquent qu’un individu appartienne à plusieurs communautés d’IA en même temps. Ainsi un musulman de Lukfungu au Sankuru, par exemple, se dissociera des hommes Lukfungu lorsque ceux-ci mangent la viande de porc et, il rejoindra la communauté féminine qui ne mangent de porc pour d’autre raison.

  1. Au delà du folklore : l’éducation 

Au fin fond du Sankuru, à Lukfungu, on dit souvent “ dis-moi ce que tu ne mange pas, et je te dirai qui tu es”. Il n'y a pas d'individu sans groupe d'appartenance. Il n'y a pas non plus de groupe d'appartenance sans interdits alimentaires.  Les IA jouent ici un rôle important de composante d’identité sociale aussi bien verticale  qu’horizontale pour chaque membre.

Ainsi lorsqu’on appelle quelqu’un par le terme << vulungunu >> c’est-à-dire « mangeur de tête de gazelle », l’on sait que l’intéressé est un mineur ou un adulte, marié ou célibataire, mais n’ayant pas d’enfant biologique. En tant que tel, il lui est interdit de se mettre à table avec les pères au cours de repas spécial, des meilleures viandes. Ceci classe socialement cette personne parmi les enfants et les membres de la classe inférieure. Sur le plan éducatif et des relations sociales, le « vulungunu », quel que soit son âge, doit du respect à tout père et à toute quel que soit leur âge. Cette position infériorise l’adulte vulungunu et le met souvent mal à l’aise en dépit de sa puissance économique, son degré de connaissances ou sa beauté corporelle. Outre le respect, le message éducatif et social adressé aux « vulungunu » est une invitation à la procréation. Et ici on dit, « vulungunu lee, hoolaka ! We’ate mvu dikenda ? ». Ce qui signifie « jeune, il est temps de grandir ! Voudrais-tu mourir encore jeune ? ».

La possibilité de manger le blanc et le gésier du poulet est une exclusivité des personnes, parents ou non, responsables de famille. Aussi était-il de coutume qu’un jeune garçon qui rend visite à sa belle famille ou à toute autre famille soit contraint de garder le blanc et le gésier du poulet lorsque cette viande lui est offerte en repas. Car ces parties sont réservées au responsable de famille. En faisant ainsi, le jeune homme gagne à la fois la sympathie de sa belle famille et de la sienne. Cela signifie qu’il est bien éduqué et sait s’assumer.

 « Musha, we hadee la lokala, onde ataka la sole ya tshula mbalee ? » Ce qui signifie « Monsieur, tu ne montes jamais l’escalier [tu n’es pas bon pour les femmes], est-ce ton repas est fait de têtards et de peau de poisson électrique ?». En effet dans le cadre de l’initiation et de l’éducation sexuelles, les plus âgés prêtent toujours beaucoup attention aux jeunes. Si jusqu’à un certain âge, le garçon n’approche pas du tout les filles, la famille s’inquiète et les amis s’interrogent. Il faut donc chercher les causes ; d’abord dans ce qui lui est plus proche, c’est-à-dire dans son alimentation.

La viande des animaux réglementés fait toujours l’objet de multiples IA : poitrine, complexe poumons-cœur, les grands cuissiers, reins, etc. La consommation de cette viande a lieu dans des conditions spéciales. En effet, le cuisinier est souvent un homme âgé et célibataire appelé « Okako-a-womoto » ou « espèce de femme ». Ce jour-là, il doit y avoir des cas à traiter par des ‘notables » ou les « nkumi » : dire la justice, étudier des cas de promotion ou de coopération avec les villages voisins, discuter le bien-être des populations, … Le message éducatif véhiculé par ces IA est le découragement en direction des chasseurs qui se voient exclues de la table de repas dont ils sont fournisseurs. C’est aussi un moyen implicite de protéger les espèces animales rares ou menacées d’extinction.

[Comme quoi, les Conférences et Sommets internationaux de Rio de Janeiro et de Johannesburg sont tous postérieurs à la société traditionnelle du Sankuru dans la protection des ressources naturelles, plus particulièrement de la biodiversité].

Tous les IA faits à la femme enceinte sont une préservation du futur bébé contre certaine mauvaises habitudes et défauts physiques en société : bavardages dus au roitelet, gros yeux dus à la tête de tortue, gros et longs seins dus aux raies, gourmandise due à la viande d’éléphant, … Dès lors, chaque femme enceinte sait qu’elle contribue pour beaucoup à l’édification des caractères et de la structure de son futur enfant.

Somme toute, les IA véhiculent toujours un message éducatif, souvent implicitement présenté, et que l’on ne peut saisir qu’après réflexion sur un cas précis. Ce message est souvent « le respect mutuel », la protection des personnes et  des biens communautaires, la localisation horizontale et verticale de chaque membre de la société et donc, la nécessité de maintenir l’ordre public aussi bien en famille que dans la rue.

  1. Au sein de la dimension éducative : des contrastes biologiques.

Tout être vivant doit se nourrir pour survivre, se développer ou simplement entretenir ses cellules. L'homme ne fait pas exception à cette règle ; de surcroît, il est omnivore. Quand il mange, l’homme éprouve un certain plaisir : au minimum celui de la satiété, car on a souvent tendance à oublier que la faim est une souffrance. Dans ce contexte, les IA sont un contraste bio culturel étant donné qu’ils sont une interdiction de ce qui est indispensable à la vie.

Par ailleurs, l’on sait que la clochardisation des populations du fait des acteurs politiques, l’exploitation artisanale de diamant et la guerre de cinq ans, qui a mis le territoire sous occupation rwandaise, a drastiquement affecté la production agro-pastorale du Sankuru, y compris la population de Lukfungu. La disponibilité en denrées alimentaires d’origine aussi bien animale que v