|
I. Quiddité notionnelle
En parlant des indicateurs du développement humain, les spécialistes évoquent
constamment et en position privilégiée le taux de scolarisation, appelé
aussi taux de scolarité. Cet important indicateur du développement n'est
autre que le pourcentage d'enfants allant à l'école.
Mathématiquement, il s'agit du rapport exprime en % entre les enfants
effectivement scolarisés et l'ensemble de la communauté scolarisable. Néanmoins,
compte tenu des multiples contraintes liées à l'expérimentation, l'on
se convient de calculer ce rapport sur base d'une population restreinte,
c'est-à-dire sur un échantillon tiré de façon aléatoire.
L'on se rappellera qu'entre 1990 et 1996, le taux de scolarisation était
passé de 78,60 % à 53,24 % pour
l'ensemble de la République Démocratique du Congo (alors Zaïre), avec
en 1996, un déséquilibre numérique de l'ordre de 60,00 % pour les garçons,
contre 47,00 % pour les filles (SUARMA et TULLOCH, 1996). Au Kivu, ce taux
était évalué à 70,00 % en 1992 et a spectaculairement chuté jusqu'à
30,00% en 1999, estiment les Femmes Unies pour la Paix (FUP), un collectif des
associations des femmes pour la paix dans les Grands Lacs.
Quelles sont les chances qu'a aujourd'hui un enfant du Sankuru, vivant les
dures réalités locales, de se retrouver à l'école en vue d'apprendre
"les savoirs " nécessaires au développement de sa contrée ?
II. Comment en est-on arrive
?
En décembre 1991, nous avons effectué un long périple au Sankuru
profond. Parti de Mbuji-Mayi dans le cadre de "Ecole
Ouverte"(1), nous sommes passé par Kabinda pour visiter tour à tour
Wembonyama, Tshumbe, Katako, Lodja, Dibele et Lusambo avant de regagner
Mbuji-Mayi vers fin février 1992.
En dépit des caprices de notre chauffeur et de l'état des routes
praticables par tronçons, des riches entretiens ont pu être réalisés
avec des personnes de différentes classes sociales. Parmi eux, les plus
importants sont ceux de Wembonyama, à l'ISP et en la résidence d'un
vieux bon chauffeur Jean PESE; de Tshumbe, à la Procure et au Marché; de
Katako sur l'esplanade de l'Hôtel qui porte le même nom; de Lodja dans
la grande salle paroissiale de l'Institut Esemula, au Lycée Lokenye et au
Ciné Lokenye; de
Ngembe, à l'Institut Ngelo Ndeka; de Bena-Dibele à l'Institut Lowomba et
en la résidence de l'ancien Chef Amandus NKOI EKONGOLA.S.; Enfin de Lusambo dans une école technique (pas
de la Miba) et en la résidence officielle du Commissaire Sous-Régional
Assistant d'alors, Boniface WELO DJEMBA.
Partout, l'intérêt a été particulièrement porté sur la situation des
enfants de 6 ans en vue de l'estimation du taux de scolarisation en première
année primaire. Cette option a été motivée par les effets vécus non
seulement de l'impitoyable "sécopérisation" (2) de la deuxième
moitié des années 1980, mais également de la vague de l'exploitation
artisanale de diamant au Sankuru.
Au total, nous avons entretenu 207 enfants de 6 ans dont 112 garçons et
95 filles. Les points de prélèvement et le nombre d'enfants ayant
constitué l'échantillon sont présentés dans le tableau ci-après.
III. Des chiffres
Tableau 1: Taux de scolarisation par localité classé alphabétiquement
N°
Localité
|
Effectifs
|
Scolarisés
|
Non-scolarisés
|
%
|
|
F
|
G
|
T
|
F
|
G
|
T
|
F
|
G
|
T
|
|
01. Dibele (Cité, Ongodu)
|
9
|
11
|
20
|
3
|
10
|
13
|
6
|
1
|
7
|
65.0
|
|
02. Ex. Kole
|
6
|
5
|
11
|
2
|
4
|
6
|
4
|
1
|
5
|
54.5
|
|
03. Katako (Cité, Marché)
|
9
|
10
|
19
|
7
|
8
|
15
|
2
|
2
|
4
|
78.9
|
|
04. Lodja
|
12
|
25
|
37
|
7
|
23
|
30
|
5
|
2
|
7
|
81.1
|
|
05. Lusambo (Cité)
|
6
|
10
|
16
|
3
|
5
|
8
|
3
|
5
|
8
|
50.0
|
|
06.
Mbaka
|
5
|
6
|
11
|
2
|
5
|
7
|
3
|
1
|
4
|
63.6
|
|
07.
Ngembe-Akonga
|
9
|
9
|
18
|
4
|
7
|
11
|
5
|
2
|
7
|
61.1
|
|
08.
Omedji (Dibele)
|
8
|
7
|
15
|
2
|
5
|
7
|
6
|
2
|
8
|
46.7
|
|
09.
Onalowa
|
4
|
5
|
9
|
2
|
3
|
5
|
2
|
2
|
4
|
55.6
|
|
10. Ototo/Séminaire
|
3
|
4
|
7
|
2
|
4
|
6
|
1
|
0
|
1
|
85.7
|
|
11. Shapembe
|
5
|
1
|
6
|
2
|
1
|
3
|
3
|
0
|
3
|
50.0
|
|
12. Tshumbe (Marché)
|
8
|
9
|
17
|
7
|
8
|
15
|
1
|
1
|
2
|
88.2
|
|
13. Wembonyama
|
11
|
10
|
21
|
9
|
8
|
17
|
2
|
2
|
4
|
81.0
|
TOTAL
|
95
|
112
|
207
|
51
|
91
|
143
|
44
|
21
|
64
|
69.1
|
* F : filles, G :
garçons, T : total
Bien que l'échantillon soit relativement
faible, le test statistique, indique que les filles et les garçons d'une
part, les différents points de prélèvement d'autre part, constituent
bel et bien des populations statistiques bien distinctes.
Il ressort ainsi de ce tableau que:
- Il
y a dix ans, 69 enfants de 6 ans sur cent allaient encore à l'école
au Sankuru;
- 81
garçons (91/112) sur cent vont à l'école contre 53 filles(51/95)
sur cent;
- Sur
100 élèves inscrits en première année primaire au Sankuru, il y a
54 garçons (112/207) et 46 filles(95/207);
- Avec
un taux de scolarisation relatif 88,2 %, Tshumbe serait la localité où
l'enfant Otetela (de 6 ans a plus de chance d'être inscrit à temps
à l'école.
- La
tendance générale est que le taux de scolarisation diminue selon que
l'on traverse le District du sud-est au Nord-ouest; Les données de
cette étude ne permettant pas de se prononcer sur la situation réelle
de Lomela, au nord-est du Sankuru.
Quelle signification y a-t-il lieu de donner
à ces chiffres ?
IV. Essai de réflexion
Déjà en 1990, la moyenne nationale du taux de scolarisation était de
l'ordre de 78,60% pour les enfants de 6 ans. Ce qui signifie que
plus d'une région hissaient alors très haut le drapeau de la
scolarisation de leurs enfants. Dans le même temps, le Sankuru se
contenterait de ses 69 %.
Relayée par la vague des alambaka(3), l'opération
"SECOPE" aurait été l'une des causes lointaines du désintérêt de l'enfant du Sankuru pour l'école. Les parents paysans,
pauvres, seuls constructeurs des écoles en lieu et place du pouvoir
public, n'ont absolument pas compris ce que signifiait alors
"suspendre une école et/ou la supprimer". Sans moyen de défense,
ils ne pouvaient que grincer sèchement les dents au passage de
l'intraitable équipe d'Inspecteurs du SECOPE.
Par ailleurs, la moyenne
nationale du taux de scolarisation (que l'on croit supérieur à celui du
Sankuru) a spectaculairement chuté, selon Suarma
et Tulloch, à 32,24 % en 1996; tandis que le chemin de l'école perdait
progressivement sa capacité d'attrait au profit de l'exploitation
artisanale de diamant, celle-ci représentant une perspective de gain
rapide. Comme si cela ne suffisait pas, le Sankuru devait être plongé
sous occupation rebelle en 1999. L'occupation du terroir, quand bien même
les contacts n'ont pas été aisés avec l'extérieur, n'aura pas exercé
moins d'effets néfastes sur la scolarisation des enfants. On peut ainsi
s'imaginer les chiffres des enfants scolarisés par rapport aux besoins réels
au Sankuru. Une véritable catastrophe !
La scolarisation est toujours fonction de la durée de la scolarité et de
l'organisation du Système Éducatif. Elle soulève généralement une
question majeure, celle du financement. En RD Congo, l'on sait que la
scolarité n'est pratiquement ni gratuite, ni obligatoire (elle n'est pas
démocratisée.) L'État qui, dans les années 1960 allouait encore plus ou
moins 25 % du budget national à l'éducation, "s'est jugé en
erreur", en démissionnant presque pour ramener ce chiffre autour de
0,8 % dans les années 1990. Depuis, l'enseignant dans sa féconde
imagination, n'a trouvé meilleur moyen que de se tourner vers les parents
de l'élève. C'est ainsi que s'est instituée la fameuse
<<prime>> ou <<contribution>> des parents. L'école,
tant publique que privée, coûte alors très cher. Les parents appauvris,
traumatisés par l'incertitude du lendemain et sans revenus sont alors
contraints d'assister, impuissants à un drame silencieux, la non
scolarité de leurs enfants.
Dans certains villages du Sankuru, les parents devaient se joindre aux
"gentils enseignants" et aux innocents écoliers pour s'occuper
des cultures vivrières sur les terrains de l'école. Les produits récoltés
sont vendus afin de tenter de réunir les fonds compensatoires à la
"contribution des parents". Ces fonds sont destinés à l'achats
de fournitures scolaires et à la "motivation " des enseignants.
Un autre facteur de démobilisation non moins déterminant est lié à
l'environnement socio-économique de l'intellectuel sankurois qui a choisi d'évoluer sur place.
La dégradation des offres de travail due à la crise multiforme que
traverse le pays affecte tout particulièrement les jeunes, lesquels sont
tentés de réfléchir autrement. Déjà à 6 ans, un enfant compagnon des
exploitants de diamants, se posait une question qui pourrait interpeller la
société en ces termes:<<wane wakatshu l'Owamba-Koto lende ewo elo
kene ?>>. Il faut certainement être du Sankuru pour en saisir
clairement la portée.
V. Que faire ?
"Seules l'instruction et l'éducation sont à même de nous sortir
de ce que vous (Sankuru Forum) appelez "le libéralisme spéculatif"...
personne n'aspire à régresser...
Nous attendons naturellement les opportunités pour faire reprendre les
cours partout ou ce sera possible...". Ces propos de R. OMBA P.D.
à Sankuruforum (2001) sont à la fois un témoignage que l'école n'est
pas suffisamment ouverte au Sankuru et une interpellation personnelle face
à un danger
imminent d'effacement qui se pointe à l'horizon si jamais on n'y prend
garde.
C'est ainsi qu'il nous revient de considérer très vitale la nécessite,
pour les filles et les fils du Sankuru, disséminés à travers le monde entier, de consacrer un minimum de leur
temps à penser l'"ÉCOLE D'APRÈS GUERRE AU SANKURU". Nous
avons tous, ou presque tous obtenu les rudiments du savoir au Sankuru. Il
serait ingrat vis-à-vis de notre propre nature, de tolérer que la
formation au Sankuru s'arrête avec seulement les précédentes générations,
auxquelles appartient respectivement chacun d'entre nous.
Des pays occidentaux, à l'instar de Canada, Belgique, Allemagne,
Suisse,... sont très présents dans l'histoire de l'enseignement en RDC.
L'influence des uns et des autres parmi eux aurait été pour beaucoup
dans le relèvement du taux de scolarisation dans les provinces du
Bas-Congo et de Bandundu en particulier.
Des projets de soutien aux initiatives locales, de consolidation,
d'entraide, de rattrapage, de zones d'éducation prioritaires pourraient voir le jour dans ce secteur en vue
de reconstruire l'école, de rehausser la qualité de l'éducation de base
et faire augmenter le taux de scolarisation au Sankuru.
L'éducation et l'instruction sont indiscutablement la clé du développement.
Quelle que soit la hauteur des fonds d'investissement disponibles, aucun développement
durable ne pourrait se concevoir avec un peuple analphabète, inculte.
Penser autrement, c'est se laisser sombrer dans des stériles rêveries et
le beau verbe. "Les évidences, on ne les discute pas"
affirmait Thomas SANKARA en 1987.
C'est là l'actuel cheval de bataille de toutes contrées de la RD Congo,
particulièrement celles affectées par la guerre depuis août 1998. Et au
Sankuru ?
Il est étonnant que les autres ne s'étonnent pas de ce qui m'étonne.
Références
(1) Ecole Ouverte : Une tranche d'émission de la RTNC, alors
OZRT-Mbuji-Mayi, produite et
présentée par Emile Etumangele et Christophe Bondo au compte de l"ISP
et de la division régionale de l'EPSP/K.Or
(2) Sécopérisation : Jargon des milieux scolaires congolais désignant
l'opération de contrôle de
viabilité des écoles menées par le SECOPE (Service de contrôle et de
paie des enseignants, laquelle devait aboutir, par ci, par là au
maintien, à la suspension, à la suppression des écoles et à la
normalisation du personnel enseignant.
(3) Alambaka : dans les milieux des exploitants artisanaux de
diamant, un tout petit enfant, généralement garçon, qui fait partie du
groupe pour servir de cuisinier. Aujourd'hui néologisme otetela, ce
concept est a l'origine, l'abrégé d'une phrase lingala < ye nde
alambelaka baninga>>. En tant que membre du groupe, Alambaka a
toujours sa part au moment du partage. Et il dit en blaguant mais avec un
fond de sérieux: "c'est un raccourci pour gagner de l'argent,..., la
voie de l'école est très compliquée et incertaine, ..., ce Prof-là m'
emmerde,..., maintenant, je peu lui payer un salaire,..., au diable !
|